TROIS QUESTIONS A NANCY HUSTON à propos de son livre “Reflets dans un oeil d’homme”.

“Je savais que l’on me comprendrait mal”

Vous attendiez-vous à ces réactions négatives?

Je n’ai pas la moindre envie de participer à la «polémique» suscitée par Reflets dans un œil d’homme. Je savais que l’on me comprendrait mal, que l’on m’accuserait de prôner un «retour à la nature» et de vouloir cantonner les femmes dans leur rôle de mère. On adore raisonner par opposition simple ou binaire. Or je ne suis pas «pour la nature»: je voudrais non seulement que les femmes soient pleinement présentes dans la sphère publique, mais que les hommes s’occupent davantage de leurs enfants! Je fais simplement remarquer que, comme par hasard, on a éliminé de l’ensemble des imageries de l’Occident moderne l’unique singularité irréductible de la femme par rapport à l’homme, à savoir la maternité. Mais l’immense majorité des réactions qu’a suscitées le livre ont été d’une teneur très positive.

Pourquoi la France et le féminisme occidental sont-ils, selon vous, hermétiques aux différences innées?

Le totalitarisme nazi disait «tout est nature»; le dogme officiel sous le communisme clamait au contraire «tout est culture»; en clair, nous préférons aujourd’hui Marx à Hitler. Tout est construit et donc reconstructible, le bébé humain est une tabula rasa, à nous de décider ce que nous souhaitons écrire dessus. Or l’idéal que défend théoriquement notre modernité consiste non pas à nier la nature mais à la corriger, en s’efforçant de garantir les droits égaux à tous les humains: les moches comme les beaux, les petits comme les grands, les bêtes comme les intelligents, les sombres comme les clairs de peau, les handicapés comme les normaux. Si tous étaient égaux d’emblée, nous n’aurions pas besoin de défendre cet idéal. On peut admettre l’existence d’une différence innée sans être nazi, parce qu’on peut en tirer des conséquences différentes des nazis: ne pas opprimer/exterminer les faibles, mais, tout au contraire, les aider et les protéger. Les femmes doivent être protégées contre les hommes non parce qu’elles leur sont «inférieures» mais parce qu’ils peuvent les violer, et les engrosser contre leur gré; c’est un fait tout simple, qu’ont compris toutes les sociétés humaines jusqu’à la nôtre.

Pourquoi est-ce la gauche qui est surtout effarouchée? Quel lien entre la pensée de gauche et les études genre?

En France, l’idée des différences naturelles est très largement considérée comme une idée «de droite», tandis que les idées «de gauche» sont fermement constructivistes. Ainsi assistons-nous, depuis la dernière guerre, à un divorce grandissant entre scientifiques et philosophes, ceux-ci ignorant avec superbe les découvertes de ceux-là sous prétexte qu’elles pourraient être instrumentalisées pour justifier l’oppression. Le mot «sexe» est devenu quasi tabou – pas pour les mêmes raisons que chez nos aïeux pudibonds, mais parce qu’il traduirait une soumission lâche et paresseuse à l’idée aliénante selon laquelle il pourrait exister de réelles différences entre hommes et femmes. Je précise qu’énoncer un état de choses n’est pas l’approuver. Ce n’est pas parce qu’un comportement est inné qu’il doit être tenu pour admirable ou intouchable. Encore faut-il commencer par ne pas nier ce qui est. A certains égards, les «genristes» ressemblent à ces illuminés qui, aux Etats-Unis et ailleurs, rejettent le darwinisme.

 

 


 

Deux féministes romandes répondent à Nancy Huston

 

«Accusant la théorie du genre d’être “élitiste” et “irresponsable”, Reflets dans un œil d’homme conforte un lourd malentendu: dire que le genre est “construit” ne revient ni à nier l’existence de différences biologiques entre les sexes ni à nier le poids des déterminations socioculturelles, mais à dénoncer la traduction de traits naturels en lois immuables. Nous sommes dotés d’une créativité qui nous permet d’évoluer. Huston l’a d’ailleurs écrit dans Nord perdu, “l’identité est toujours un leurre”: nul n’est défini une fois pour toutes. L’écrivaine en reste cette fois à l’asymétrie des codes sexuels. Elle nourrit le mythe des femmes qui ne jouissent que par amour, explique par la seule dépendance au regard masculin le fait “que tant de sublimes créatures se baladent au bras de vieux bedonnants”, ne peut envisager que si les hommes “engrossent” parfois les femmes contre leur gré, ces dernières font à leurs heures “des enfants dans le dos”. En plus d’aligner des clichés éculés, l’essai est tendancieux: la nature éliminerait les “opposants de l’engendrement” (libertins et queers…) qui contrent la biologie en s’amusant “par l’abstinence ou le fist fucking”. Contrairement à ce que Huston clame immodestement, son expérience n’est heureusement pas celle de toutes les Occidentales.»

Stéphanie Pahud, linguiste, Université de Lausanne

 

«Cette bonne romancière devient moralisatrice lorsqu’elle s’aventure sur le terrain de l’essai féministe. Elle généralise et se permet des jugements à l’emportepièce intolérables sur Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf. Toutes les femmes ne sont pas, comme elle le soutient, obsédées par la beauté et la minceur! Le mérite des études genre est de n’avoir jamais nié que les femmes mettent les enfants au monde tout en tentant de déconstruire la part culturelle de l’identité féminine. Alors que les féministes dénoncent les femmes-objets, Nancy Huston se contente de poser cette situation comme une fatalité, enfermant du coup les hommes dans des schémas biologiques terrifiants, en en faisant des esclaves de leur libido. Alors que les études genre essaient de dire qu’il y a autant de différences entre une femme et une autre femme qu’entre les hommes et les femmes, Nancy Huston impose sa propre dictature de bourgeoise parisienne se concentrant sur la prostitution sans jamais évoquer la dépendance économique des femmes. A la lire, les femmes n’ont le choix qu’entre faire mannequin ou putain! Elle qui se dit féministe, comment peut-elle écrire: “Plus il y aura de mères sexy et séduisantes, moins il y aura de filles violées et prostituées.”? Les études genre cherchent à individualiser, elle généralise. Elle pose de bonnes questions, mais ses réponses enferment les femmes et les hommes.»

Nicole Baur, cheffe de l’Office de la politique familiale et de l’égalité du canton de Neuchâtel

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